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jeudi 26 mars 2015

Ronsard - Je ne veux plus que chanter


        Ensemble Enteos

Ecouter la version chantée
Interprétation : Ensemble Entheos
Composition : Pierre Cléreau - (1515-1569)
- Diffusé par DEEZER -



Pierre de Ronsard - (1524-1585)


Je ne veux plus que chanter ma tristesse

Je ne veux plus que chanter ma tristesse:
Car autrement chanter je ne pourrois,
Veu que je suis absent de ma maistresse ;
Si je chantois autrement je mourrois.

Pour ne mourir il faut donc que je chante
En chants piteux ma plaintive langueur,
Pour le départ de ma maistresse absente,
Qui de mon sein m’a desrobé le coeur.

Desja l’esté et Ceres la blétiere,
Ayant le front orné de son present,
Ont ramené la moisson nourriciere
Depuis le temps que mort je suis absent,

De ses beaux yeux, dont la lumiere belle
Seule pourroit guerison me donner,
Et, si j’estois là bas en la nacelle,
Me pourroit faire au monde retourner.

Mais ma raison est si bien corrompue
Par une fausse et vaine illusion,
Que nuict et jour je la porte en la veue,
Et sans la voir j’en ay la vision.

Comme celuy qui contemple les nues,
Pense aviser mille formes là-sus,
D’hommes, d’oiseaux, de Chimeres cornues,
Et ne voit rien, car ses yeux sont deceus.

Et comme cil qui, d’une haleine forte,
En haute mer, à puissance de bras
Tire la rame, il l’imagine torte,
Rompue en l’eau, toutesfois ne l’est pas,

Ainsi je voy d’une veue trompée
Celle qui m’a tout le sens depravé,
Qui, par les yeux dedans l’ame frapée,
M’a vivement son pourtrait engravé.

Et soit que j’erre au plus haut des montagnes
Ou dans un bois, loin de gens et de bruit,
Ou dans les prés, ou parmy les campaignes,
Toujours à l’oeil ce beau pourtrait me suit.

Si j’aperçoy quelque champ qui blondoye
D’espics frisez au travers des sillons,
Je pense voir ses beaux cheveux de soye,
Refrisottés en mille crespillons.

Si j’aperçoi quelque table carrée
D’ivoire ou jaspe aplani proprement,
Je pense veoir la voûte mesurée
De son beau front égallé pleinement.

Si le croissant au premier mois j’avise,
Je pense voir son sourcil ressemblant
A l’arc d’un Turc qui la sagette a mise
Dedans la coche, et menace le blanc.

Quand à mes yeux les estoilles drillantes
Viennent la nuict en temps calme s’offrir,
Je pense voir ses prunelles ardantes,
Que je ne puis ny fuire ny souffrir.

Quand j’apperçoy la rose sur l’espine,
Je pense voir de ses lèvres le teint ;
Mais la beauté de l’une au soir decline,
L’autre beauté jamais ne se desteint.

Quand j’apperçoy les fleurs dans une prée
S’espanouir au lever du soleil,
Je pense voir de sa face pourprée
Et de son sein le beau lustre vermeil.

Si j’apperçoy quelque chesne sauvage,
Qui jusqu’au ciel éleve ses rameaux,
Je pense en luy contempler son corsage,
Ses pieds, sa grève, et ses coudes jumeaux.

Si j’enten bruire une fontaine claire,
Je pense ouyr sa voix dessus le bord,
Qui, se plaignant de ma triste misere,
M’appelle à soy pour me donner confort.

Voilà comment, pour estre fantastique,
En cent façons ses beautez j’apperçoy,
Et m’esjouy d’estre melancholique,
Pour recevoir tant de formes en moy.

Aimer vrayment est une maladie ;
Les medecins la sçavent bien juger,
En la nommant fureur de fantaisie,
Qui ne se peut par herbes soulager.

J’aimerois mieux la fièvre dans mes veines,
Ou quelque peste, ou quelque autre douleur,
Que de souffrir tant d’amoureuses peines,
Qui sans tuer nous consomment le coeur.

Or-va, Chanson, dans le sein de Marie,
Qui me fait vivre en penible soucy,
Pour l’asseurer que ce n’est tromperie
Des visions que je raconte icy.


jeudi 19 mars 2015

Sully Prudhomme - Ton sourire infini m'est cher


Version classique
Interprétation : Mireille Delunsch
Composition : Louis Vierne
- Diffusé par DEEZER -



René-François Sully Prudhomme - (1839-1907)


Ton sourire infini m'est cher

Ton sourire infini m'est cher
Comme le divin pli des ondes,
Et je te crains quand tu me grondes,
Comme la mer.

L'azur de tes grands yeux m'est cher :
C'est un lointain que je regarde
Sans cesse et sans y prendre garde,
Un ciel de mer.

Ton courage léger m'est cher :
C'est un souffle vif où ma vie
S'emplit d'aise et se fortifie,
L'air de la mer.

Enfin ton être entier m'est cher,
Toujours nouveau, toujours le même ;
O ma Néréide, je t'aime
Comme la mer !



Du même auteur :
Au bord de l’eau
Déclin d'amour
Douceur d"avril
Ici-bas
Le vase brisé
Les Berceaux
Les Yeux
Parme
Prière
Soupir
Sur l’eau
Ton sourire infini m'est cher

lundi 16 mars 2015

Sully Prudhomme - Les Yeux



Version classique
Interprétation : Geneviève Moizan
Composition : Louis Aubert
- Diffusé par DEEZER -



René-François Sully Prudhomme - (1839-1907)


Les Yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;

Et comme les astres penchants,
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.



Du même auteur :
Au bord de l’eau
Déclin d'amour
Douceur d"avril
Ici-bas
Le vase brisé
Les Berceaux
Les Yeux
Parme
Prière
Soupir
Sur l’eau
Ton sourire infini m'est cher

jeudi 12 mars 2015

Hugo - Paroles dans l’ombre


    La version de Martial Paoli

Ecouter sur DEEZER
Composé et interprété
par Serge Kerval



Victor Hugo - Les contemplations


Paroles dans l'ombre

Elle disait: C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux;
Les heures sont ainsi très doucement passées;
Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
Où je regarde aller et venir vos pensées.

Vous voir est un bonheur; je ne l’ai pas complet.
Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte!
Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;

Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;
Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;
J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux;
Je ramasse parfois votre plume qui tombe;

Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous vois,
La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
Je le sais; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.
Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,

Sans relever la tête et sans me dire un mot,
Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;
Et, pour que je vous voie entièrement, il faut
Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.


mercredi 11 mars 2015

Charles Cros - Li-taï-pé


    Compositeur : Jean-François Hervieu - Interprète : Emmanuelle Drouet




Charles Cros - (1842-1888)


Li-taï-pé

Mille étés et mille hivers
Passeront sur l'univers,
Sans que du poète-dieu
Li-taï-pé meurent les vers,
Dans l'Empire du milieu.

Sur notre terre exilé,
Il contemplait désolé
Le ciel, en se souvenant
Du beau pays étoilé
Qu'il habite maintenant.

Il abaissait son pinceau ;
Et l'on voyait maint oiseau
Écouter, en voletant
Parmi les fleurs du berceau,
Le poète récitant.

Sur le papier jaune et vert
De mouches d'argent couvert,
Fins et noirs pleuvaient les traits.
Tel, sur la neige, en hiver,
Le bois mort dans les forêts.

Il n'est de soupirs du vent,
De clameurs du flot mouvant
Qui soient si doux que les sons
Que le poète, rêvant,
Savait mettre en ses chansons.

Aromatiques senteurs
Dont s'embaument les hauteurs,
Thym, muguet, roses, jasmin,
Comme en des rêves menteurs,
Naissaient sous sa longue main.

À présent, il est auprès
De Fo-hi, dans les prés frais,
Où les sages s'en vont tous,
À l'ombre des grands cyprès,
Boire et rire avec les fous.



Du même auteur :
Aux imbéciles
L'archet
L'orgue
Li-taï-pé
Chanson des peintres
Nocturne
Sidonie
Sonnet
Vocation

vendredi 6 mars 2015

Verlaine - C'est l'extase


    Compositeur : Claude Debussy - Interprète : Adriana Casartelli

Sous le titre : Le vent dans la plaine
Interprétation : Philippe Jaroussky
Composition : Camille Saint-Saëns
- Diffusé par DEEZER -
Ecouter la version chantée
Interprétation : Yann Beuron
Composition : Gabriel Fauré
- Diffusé par DEEZER -



Paul Verlaine - (1844-1896)


C'est l'extase

C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises,
C'est, vers les ramures grises,
Le choeur des petites voix.

O le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre,
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante,
C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?



jeudi 5 mars 2015

Verlaine - Un grand sommeil noir


        Paul Verlaine - Gravure d'après une toile perdue de Cesare Bacchi

Ecouter sur Spotify
Album : Green - Melodies françaises
Interprète : Philippe Jaroussky
Compositeur : Edgard Varèse
Ecouter sur Spotify
Album : Green - Melodies françaises
Interprète : Philippe Jaroussky
Compositeur : Arthur Honegger



Paul Verlaine - (1844-1896)


Un grand sommeil noir

Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir,
Dormez, toute envie !

Je ne vois plus rien,
Je perds la mémoire
Du mal et du bien...
O la triste histoire !

Je suis un berceau
Qu'une main balance
Au creux d'un caveau :
Silence, silence !



Ecouter la version chantée
Interprétation : Marco Momi
Composition : Maurice Ravel
- Diffusé par DEEZER -
Ecouter la version chantée
Interprétation : Mireille Delunsch
Composition : Louis Vierne
- Diffusé par DEEZER -